La Parabole du semeur, par Octavia E. Butler

Publié le par tauceti

 

       La Parabole du semeur, Parable of the Sower en anglais, est un roman de 380 pages écrit par Octavia E. Butler. Il est paru en français en 1995 chez J'ai Lu, et a connu trois rééditions chez Au Diable Vauvert (2001, 2017 et 2020). La traduction a été assurée par Philippe Rouard, et l'illustration de la couverture J'ai Lu a été réalisée par Oliviero Berni.

       Le livre proprement dit (aucun spoil)


       L’histoire débute dans un futur proche, en 2024. Lauren Olamina est une adolescente, fille de pasteur. Elle nous raconte son quotidien à Robledo, une petite communauté majoritairement afro-hispanique en banlieue de Los Angeles, Californie. La vie n’est guère facile, l’insécurité et la pauvreté règnent, les jeunes n’ont aucun espoir de trouver du travail, la drogue rend les gens fous et pyromanes, le changement climatique a durement altéré la planète, et l’eau vient à manquer. Il n’y a plus eu une seule goutte de pluie depuis six ans, et il vaut mieux laisser un incendie tout détruire plutôt que l’éteindre, en raison du prix de l’eau. Les communes sont entourées de haut murs surmontés de barbelés. Les habitant.es y vivent reclus.es, armé.es jusqu'aux dents, dans la peur continuelle de se faire attaquer. En se liguant les uns aux autres, en s’entraidant au-delà des préjugés, les gens arriveront-ils à s’en sortir et à construire un monde meilleur ?

Une image de Jodeng sur Pixabay *

 

       Science-fiction ?


       Le roman aborde les thèmes de l’espace, de la science etc., mais de façon succincte. Le monde tel que nous le connaissons n’existe plus, et la planète s’est retournée contre les humain.es. Les riches exploitent les pauvres, et les pauvres pillent les dernières maigres possessions des plus misérables. La Parabole du semeur pourrait être qualifié de SF survivaliste, mais c’est d’abord et avant tout un roman post-apocalyptique, un roman d’anticipation qui, on l’espère, n’a rien de prémonitoire.

Une image de Kolyaeg sur Pixabay *

       Tiens ? Pas de mièvrerie ?


       Un roman de femme qui n’est nulle part qualifié de mièvre, c’est très rare. C’est pourtant le cas pour La Parabole du semeur. Il est vrai qu’on y voit une succession de meurtres, de viols, de nombreux incendies volontaires engendrés par des drogué.es, et qu’on nous parle même de nourrissons jetés aux ordures. C’est un roman très dur, où une violence inouïe éclabousse chaque scène. Mais plutôt que de braquer les lecteur.trices, il les fait réfléchir, et espérer que ce monde n’arrivera jamais.

       De l'opportunisme des quatrièmes de couverture


       Il est assez amusant de voir l’évolution des quatrièmes de couverture. En 1995, le monde se tenait encore à peu près, tout ne devenait pas aussi fou que ce que nous vivons actuellement. Dans l’édition J’ai Lu de 1995, la quatrième de couverture ne nous parle que d’une ado noire douée d’empathie, nous laissant même supposer qu’elle pourrait être douée de pouvoirs psy. Mais si vous cherchez un roman du même ressort que Cat le Psion de Joan D. Vinge, par exemple, vous risquez fort d’être déçu.es. Les facultés hors du commun de Lauren sont abordées pour expliquer certaines scènes, mais l’autrice ne les développe pas plus que nécessaire. De même, sa couleur de peau est évoquée à plusieurs reprises, mais il ne faudrait pas considérer La Parabole du semeur comme un roman traitant du racisme. On pourrait plutôt parler de ségrégation sociale : Robledo compte des gens provenant des communautés blanches, noires, hispaniques etc. La plus grande caractéristique que ces personnes ont en commun, à part leur humanité (dans tous les sens du terme), est leur pauvreté.
       Dans les éditions suivantes, chez Au Diable Vauvert, les quatrièmes de couverture nous indiquent que ce roman prend « en ce début de millénaire, des accents d'une actualité brûlante ». Bien sûr, nous sommes en 2001. Puis, en 2017, l’éditrice nous parle du « nouveau président des États-Unis (qui) professe le mépris de toute législation du travail, suspend toute protection sociale et allège les charges des compagnies qui offrent à leurs salariés la sécurité contre l’esclavage ». L’éditrice surfe à fond sur l’actualité pour vendre son produit : Donald Trump vient en effet été élu président, en novembre 2016, juste avant la troisième publication du livre. Il est cependant à peine question du « nouveau président » dans le roman. Si on mettait bout à bout tous les passages qui en parlent, on obtiendrait une page ou deux, tout au plus. Les régressions sociales ont apparemment été actées bien avant le début du récit : les personnages craignent souvent d'être blessés ou malades car, à part eux-mêmes, personne ne les aidera. Mais l’autrice ne s’étale nulle part sur le président des États-Unis, sa politique ou les récessions qu’il initie, ce n’est pas tout simplement pas le sujet de son roman.
       Après tout, il n’est pas étonnant qu’une maison d’édition essaie le plus possible de coller à l’actualité pour vendre. Mais il est aussi intéressant de constater que, quelle que soit l’époque à laquelle ce récit est publié, il continue à avoir des résonances, à faire écho. Le roman d’Octavia E. Butler nous parle, parce qu’il traite de thèmes fondamentalement humains, qui nous concernent tous.

Une image de Kihyunhan sur Pixabay *
       
       Mon avis


       J’ai bien aimé ce roman. Malgré les horreurs qu’il décrit à longueur de pages, il est relativement léger à lire. Lauren nous raconte sa vie de cet air désabusé et détaché typique de l’adolescence, ce qui permet de prendre du recul, et de ne pas trop pâtir de la violence qui émaille le discours.
       Assez étonnamment, ce roman rappelle un peu, dans son décor et dans ses thèmes, Le Temps des genévriers (qui avait récemment été chroniqué ► ici). Sauf que ce dernier nous parlait sur des centaines de pages des Indiens d’Amérique, de leurs traditions et de leurs coutumes, qui restent toujours actuelles. Il était plus difficile de s’identifier aux personnages, et l’histoire m'avait semblé moins crédible. La narration est beaucoup plus dure dans La Parabole du semeur et, alors que la plupart des lecteur.trices n’ont probablement pas grand-chose en commun avec la protagoniste principale, il est plus facile de s’identifier à Lauren, cette adolescente noire et empathe. Probablement parce que ce qui compte, ce ne sont pas ses facultés, sa couleur de peau ou même son sexe et son genre, mais son statut social et la faillite de son (notre) monde actuel. Le récit est moins désespérant, moins exaspérant que celui de Kate Wilhelm. Jusqu'à la fin du livre, on se dit qu’il y a peut-être une issue, un espoir.
       Un très beau livre, poignant, qui se démarque des productions américaines habituelles. Un roman qui, une fois refermé, a du mal à se faire oublier.

       Le court extrait


       Ils sont revenus. Bankole avait perdu quelques milliers de dollars et Harry, ses espoirs de trouver un emploi, mais ils rapportaient des provisions et quelques outils. De la mort de sa sœur et de sa famille, Bankole n’en savait pas plus qu’en partant. Mais les flics lui avaient dit qu’ils viendraient examiner les ossements et les ruines.
       Ça nous a inquiétés, qu’ils débarquent un de ces jours. Nous continuons de surveiller le sentier, au cas où ils tiendraient parole. Nous avons enterré tout ce que nous avons de précieux. Nous voulions en faire autant des ossements mais nous n’avons pas osé. J’ai bien suggéré qu’on dise une prière pour les morts et qu’on enterre les restes mais Bankole craint que les flics ne prennent ça pour une provocation et n’en profitent pour nous rançonner ou pire encore. Saloperies de flics.

 

Butler signing, une image de Nikolas Coukouma, 2005 *
       
       La notice de l’autrice


       Octavia E. Butler est une autrice américaine. Elle est née en 1947 en Californie, et est morte en 2006, dans l'État de Washington, à l'âge de cinquante-huit ans. Elle a suivi des études d'écriture à l'université (UCLA), et ses premières nouvelles sont publiées dès le début des années 70. Elle a écrit plus de dix romans, des recueils de nouvelles, ainsi que des essais sur des sujets aussi variés que le racisme ou le devenir des bibliothèques. Plusieurs fois primée (Hugo, Nebula, Locus..., pour ne citer que les plus connus), elle est la première à recevoir le prix « Genius » de la Fondation Mac Arthur Grant, qui n'avait jamais auparavant été accordé à un.e écrivain.e de science-fiction. Cette bourse, de 500.000 $, récompense chaque année des personnes présentant « une créativité particulière », et leur permet de poursuivre leur activité sans avoir à se soucier du quotidien.
       À noter, pour l'anecdote, que la fameuse astronome Eleanor Francis Helin a donné le nom « Octaviabutler » à l'un des neuf cents astéroïdes qu'elle a découverts au cours de sa longue carrière scientifique. Ainsi, même si le nom d'Octavia E. Butler venait à être oublié, ce qui n'est pas prêt d'arriver, il resterait toujours et à jamais une trace d'elle dans l'univers !

       Bonne lecture !

     Mise à jour mars 2021 : La NASA a également choisi de donner au site d'atterrissage de Perseverance, son rover sur Mars, le nom de l'écrivaine Octavia E. Butler. Un magnifique témoignage de reconnaissance pour l'œuvre et la personnalité de cette très grande écrivaine (lien)

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* CC-Zero 

Publié dans Science-fiction

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