La Débusqueuse de mondes, de Luce Basseterre

Publié le par tauceti

 

       La Débusqueuse de mondes est un roman de 380 pages, écrit par Luce Basseterre. Initialement paru chez Mü en 2017, il a été réédité par Le Livre de Poche en février 2019. L'illustration de cette dernière édition, présentée ici, a été réalisée par Alain Brion.

       L’histoire (aucun spoil)


       Trouver des planètes abandonnées, les réparer et les revendre, c’est le boulot de D’Guéba. Elle est débusqueuse de mondes. Elle parcourt l’univers à bord de son majestueux vaisseau doué de conscience et de sapience, Koba. Un jour, leur chemin croise celui d’Otton, un humain dont ils auront bien du mal à se débarrasser. Qu’à cela ne tienne, D’Guéba et Koba continuent à faire tourner la petite entreprise, et Otton se retrouve mêlé à leurs aventures au-delà de toutes ses espérances.

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     Le roman


       La SF francophone se démarque souvent beaucoup de l’imaginaire d’outre-Atlantique. Elle est plus poétique ou plus politique ou, comme c’est le cas ici, plus impertinente, loin de la SF policée américaine et du politiquement correct.
       Dans La Débusqueuse de mondes, le ton est très vif, très entraînant, on se trouve pris·e dans une spirale narrative au rythme rapide et parfaitement maîtrisé. On accroche immédiatement aux personnages. Ce ne sont pas des êtres sympathiques, au sens strict du terme, ce sont plutôt leurs petites misères qui font qu’on se sent proche d’eux. La narration alterne de façon quasi métronomique les différents points de vue des trois personnages principaux. C’est amusant de voir ce qu’elle et ils pensent les un·e·s des autres, et cela rend la lecture encore plus dynamique, on ne se lasse jamais. La Débusqueuse de mondes est un véritable roman à trois voix. Ou plutôt un roman à trois voix, deux mains, quatre pattes et huit nageoires !

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       L’autrice enchaîne des passages de space opera, tout ce qu’il y a de plus classique, avec des expérimentations aussi innovantes qu’audacieuses. Nous avions déjà vu, -> ici, que Joëlle Wintrebert, dans son roman Pollen, transformait ou, devrait-on dire, « corrigeait » la grammaire française, pour que le féminin l’emporte sur le masculin. Luce Basseterre, de son côté, ne craint pas d’utiliser l’écriture inclusive, sur de longs passages, et même un très insolent neutre en -u ! Déconcertant ? Peut-être un peu, mais il va probablement falloir s’y habituer, car cet aspect du français se développe de plus en plus. Il y a quelques siècles, des hommes avaient arbitrairement décidé d’exclure les femmes du discours. Heureusement, la langue est en train de les inclure à nouveau, de réparer cette infamie qui ternissait son image en excluant la moitié de l’humanité. 

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       Alors rassurez-vous, dans La Débusqueuse de mondes, vous n'aurez pas de points médians, de points tout court, de barres, de tirets, de parenthèses à tout bout de champ. Non, la lecture est très fluide. En revanche, vous rencontrerez quantité de pronoms personnels inclusifs comme « iel » (Iels sont organisés en petites communautés d’une cinquantaine d’individus, p. 138) ou « maon » pour ma et mon (Sylvio m'a raconté les petits ennuis de maon hôte, p. 227), et donc ce fameux neutre en -u avec quelques phrases comme Avez-vous remarqué qu'uls travaillent en parfait synchronisme ?, p. 131. Le seul petit regret que j’aurais à émettre, c’est que le mot « commandant » reste au masculin, alors qu’on a au moins deux grandes commandantes dans le livre, même si, en français, le mot n'existe pas officiellement avec cette définition. Il existe, certes, mais soit il est péjoratif, soit il désigne non pas une femme qui commande (horreur !), mais l'épouse du commandant... Un jour ou l'autre, il va bien falloir se rendre à l'évidence que les femmes peuvent exercer des métiers qu'on croyait, avec force préjugés, réservés aux seuls hommes.

       Ça tombe bien, je déteste la SF rigolote


       Eh oui, j'aime bien la SF que l’on qualifie de hard science. J'aime quand c'est sec, rêche, et caillouteux. J'aime aussi la SF politique très sérieuse, voire oppressante. Cela doit dater de l'époque où l'on croyait naïvement que tout cela ne serait jamais possible. Et ça continue peut-être aujourd’hui parce qu'au fond, on garde bêtement une lueur d'espoir. La Débusqueuse de mondes n’entre dans aucune de ces deux catégories. C’est du space opera mêlé de SF légère, pour ne pas dire rigolote. Et je déteste la SF rigolote. J'en ai lu pas mal, je connais mes classiques, et même si je perçois bien l'ironie, le sarcasme, la critique etc., cela ne me fait pas rire. Ça a même plutôt tendance à prodigieusement m'ennuyer, voire à m'énerver. Pour moi, SF et humour ne sont pas compatibles. Alors pourquoi j’ai aimé La Débusqueuse de mondes ? Peut-être parce que tout y est fluide, la blagounette qui s’exprime ici ou là n’est jamais forcée, et arrive toujours à propos. Et puis au fond, il n’y en a pas tant que cela, et les thèmes abordés dans le livre sont des plus sérieux.

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       Sous son apparente légèreté, voire sa frivolité, La Débusqueuse de mondes nous parle de choses graves et terrifiantes, de domination, d'esclavagisme, et beaucoup d’écologie. On naît sur un monde, il est à nous, on peut en jouir, gratuitement, à chaque instant. Mais au lieu de cela, on salit cette planète à laquelle on est parfaitement adapté·e, on l’use, on la pille pendant des décennies si bien qu’à la fin, on est obligé·e de la quitter pour en trouver une autre… qu’on paie ! C’est idiot, et c’est ce qui va finir par nous arriver. Pourtant, ce ne sera pas faute d’avoir été prévenu·es. Mais heureusement, une fois encore, le roman de Luce Basseterre est hautement inclusif : l’humanité n’a pas l’apanage de la stupidité, tous les peuples de l’univers semblent être frappés d'abrutissement dès qu’il s’agit de leur propre environnement. Enfin, quand je dis propre…

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       J’ai adoré le début et la fin du bouquin. Entre les deux, le roman est très sympathique, sans temps mort, très prenant, ultra agréable à lire. Si on devait n’en dégager qu’un seul thème, ce serait le respect. Le respect des un·es et des autres, peu importe leur forme et/ou leur origine, le respect de son environnement, le respect de la langue qui nous lie, sans jamais exclure personne. La Débusqueuse de mondes, c’est de la SF comme on en voudrait plus souvent, de la grande SF, enthousiaste et impertinente. De la SF joyeuse, pleine de vie, pimpante et en plus intéressante !

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       Court extrait


       Nous descendons plus bas pour trouver un paysage désolé, dénué de toute végétation. Toujours en éclaireuses, trois rémoraées explorent les ruines de sites abandonnés. Elles rapportent occasionnellement des signes de vie. Surtout des bactéries, mais aussi quelques amibes, des planctons et lichens. Pour le moment, rien de plus évolué. Ce n'est pas si mal. C'est même encourageant, la vie cherche à reprendre le dessus, l'ensemençage devrait en être facilité. Nous survolons des vallées nues, parsemées de troncs fossilisés. De larges cicatrices marquent l'emplacement de fleuves asséchés. J'aperçois par endroits les vestiges de villes immenses, dévastées, broyées, s'étalant en taches peu ragoûtantes. C'est sinistre, une planète abandonnée. Autant une planète vierge peut être belle, autant une planète morte est pathétique. 
       – J'espère pour eux que ces gens ont réussi à partir, murmure D'Guéba.
       – En tout cas, nul besoin d'être ensemenceur pour comprendre que leur écosystème ne s'est pas autodétruit. Tu ne crois pas que ce monde mériterait des colons respectueux et capables de le bichonner, plutôt que des sagouins ne valant pas mieux que ses anciens habitants ?
       Un bip d'alarme résonne, coupant court à ma plaidoirie. Un organisme biologique complexe est entré dans le champ de détection de Sufix. Un être vivant en mouvement.
       – Nom d'un crapaud cornu ! laisse échapper D'Guéba. Qu'est-ce que c'est que cette embrouille ? Même un Sarfac ne survivrait pas huit jours dans cet environnement.

Luce Basseterre, avec autorisation © "The Hard Lab"
       
       La notice de l’autrice


       Luce Basseterre est née en 1957 à Toulon, mais c’est une toute jeune autrice, puisqu’elle n’écrit que depuis une dizaine d’années. On la connaît surtout pour ses deux grands romans (Les Enfants du passé et La Débusqueuse de mondes), un roman jeunesse (La Chose au fond du sac), et la douzaine de nouvelles qu’elle a publiées chez divers éditeurs. On la connaît aussi pour sa participation, en tant qu’invitée ou organisatrice, à de nombreux festivals pour la promotion des littératures de l’imaginaire.
       Plusieurs livres de Luce Basseterre devraient bientôt être publiés, notamment, dès le mois de septembre 2020, Le Chant des Fenjicks, aux éditions Mnénos. On l’attend avec grande impatience !

       Bonne lecture !

Coup de cœur

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