Terre des Autres, de Sylvie Bérard

Publié le par tauceti

 

       Terre des autres est un roman de 400 pages écrit par Sylvie Bérard. Il est paru en 2004 aux éditions Alire, et a connu une réédition en 2005, chez le même éditeur. La couverture a été illustrée par Guy England.

       La Fausse Note


       Alire est une maison d'édition du Québec. Elle a été fondée en 1996 et se spécialise dans les littératures "populaires" et les littératures de l'imaginaire (SF, polar, thriller, fantasy...) francophones. Sur un catalogue de cinquante-cinq auteurs et autrices, seize sont des femmes. Nous sommes donc loin de la parité, mais c'est tout de même beaucoup plus que ce que nous connaissons sur le vieux continent, notamment en science-fiction. 
       Petit bémol cependant. Les termes employés par Sylvie Bérard dans son roman sont extrêmement précis. Elle nous parle d'hommes, de femmes, et beaucoup d'humains. Elle n'emploie jamais le terme générique "homme" pour parler des humains. C'est une notion impeccablement maîtrisée, contrôlée, et les termes sont toujours employés à bon escient. C'est pourquoi on bondit en lisant la quatrième de couverture. Elle nous parle en effet deux fois d'hommes en quelques lignes, alors que manifestement, il s'agit d'humains, et non pas seulement de personnes de sexe masculin. Ce n’est pas bien grave, mais cet abus de langage de la part de l’éditeur, pour ne pas dire ce faux-sens, trahit l’esprit du texte de Sylvie Bérard. J'espère que cela sera corrigé dans les rééditions de ce roman par ailleurs magnifique.

Une image de Pexels sur Pixabay

 

       Le Livre proprement dit


       Dix histoires composent cet ouvrage. Chacune nous présente divers aspects de la planète Sielxth (Mars II pour les humains) selon différents points de vue, et à des époques qui, d’après la chronologie proposée à la fin du livre, s’étalent sur une centaine d’années.
       Bien que très variées, ces histoires ont toujours au moins un point commun. C’est d’ailleurs assez amusant dans le sens où l’on a régulièrement l’impression d’entendre des nouvelles d’une connaissance lointaine, au détour d'une conversation (et alors Bidule, comment ça va ?).
       Le tout est parfaitement cohérent, même si le récit n'a rien de linéaire, loin s'en faut. La construction chronologique est audacieuse, et renouvelle sans cesse l’intérêt des lecteurs et des lectrices. Sylvie Bérard ne se limite cependant pas à cela dans la mesure où son texte soulève aussi une multitude de questionnements.
       Chaque récit aborde un thème différent. Le sujet est amené en douceur, mine de rien, pour être ensuite creusé, travaillé, retourné dans tous les sens, étudié sous toutes les coutures. Sylvie Bérard ne nous donne jamais de solution, jamais de réponse, mais peut-on vraiment apporter une réponse à tous ces débats ? La palette de sujets abordés est très vaste. L’autrice nous parle beaucoup d’altérité, des relations entre êtres différents (les autres, mais on est toujours l’autre de quelqu’un… d’autre !), de leur difficulté à communiquer, à s’entendre. Elle nous parle aussi d’identité de genre, et de transidentité. Elle continue en abordant les relations entre peuple oppresseur et peuple opprimé ou, à une échelle plus réduite, de maître·sse à esclave, et du long et difficile (impossible ?) apprentissage de la liberté. Le roman est très agréable à lire, mais le ton est grave. N’espérez pas sortir indemne de cette lecture : parmi les nombreux sujets abordés, certains trouveront forcément une profonde résonance en vous, et risquent de vous tarauder longtemps.

Une image d'Hangela sur Pixabay

 

       Mon avis


       J’ai beaucoup aimé ce livre. Il est tellement profond qu’il mériterait certainement plusieurs lectures. Terre des Autres, c’est un peu comme si vous mélangiez Le Serpent du rêve, de Vonda McIntyre* et La Main gauche de la nuit, d'Ursula Le Guin. Vous secouez bien, et vous obtenez Terre des Autres avec, bien sûr, le supplément Bérard : une grosse pincée de SF classique (l’arrivée d’humains sur une planète inconnue, leur histoire et celle des générations qui en découlent, la terraformation, etc.) assortie d’un très vaste répertoire de sujets passionnants. C’est un excellent livre, très intelligent, ouvert, qui incite à réfléchir. Un roman étonnant, d’une qualité rare, du genre qu’on aimerait lire plus souvent.

       Court Extrait


       “Ce que tu vois là, Skllpt, c’est la courbe des températures sur Sielxth durant les dernières révolutions. Chaque point représente la température qu’il faisait à un moment précis d’une révolution et les courbes sont constituées de la réunion des points. Le trait blanc que tu vois là marque le jour de l’arrivée des humains. Qu’est-ce que tu remarques ?”
       La courbe ondulait tout doucement jusqu’au trait blanc et un peu après. Puis, de plus en plus sinueuse, elle se mettait à descendre sensiblement. La plus haute température enregistrée cette année-là était de deux degrés plus basse que la plus haute température enregistrée l’année où le contact entre humains et darztls avait été rompu. “J’avoue que je n’ai pas ressenti que le temps se rafraichissait, ai-je dit pour plaisanter.
       – Ce n’est pas drôle, Skllpt. Notre planète est moins chaude qu’elle ne l’était. Et plusieurs darztls pensent que c’est à cause des humains.”

Sylvie Bérard. Crédit photo Université de Trent
       La Notice de l’autrice


       Sylvie Bérard est une écrivaine québécoise. Elle est née en 1965 à Montréal. Diplômée de littérature, elle est aussi docteure en sémiotique, et enseigne à l'université de Trent, à Peterborough dans l'Ontario. Elle participe à la rédaction de plusieurs revues littéraires et a organisé un certain nombre de colloques. C'est une spécialiste des littératures des Premières Nations (peuples autochtones du Canada), de la littérature franco-canadienne et de la création littéraire.
       Elle a publié deux romans de science-fiction, une trentaine de nouvelles, mais aussi un recueil de poésie. Elle a reçu pas moins de sept prix pour ses œuvres.
En quelques livres, Sylvie Bérard a su, par son talent et l’originalité de son travail, se hisser parmi les écrivains et les écrivaines de renommée internationale. Ne ratez pas sa production, elle est de tout premier plan.

       Bonne lecture !

* Le titre anglais du roman est d’ailleurs éloquent “Of Wind and Sand”, qui rappelle celui de la novelette ayant donné naissance à Serpent de Rêve : "Of Mist, and Grass, and Sand".

 

Coup de cœur

 

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