Le Pouvoir, par Naomi Alderman

Publié le par tauceti

 

 

       Présentation

       Le Pouvoir (The Power en anglais) est un livre de 400 pages écrit par Naomi Alderman. Il est paru en France en 2018, chez Calmann-Lévy, dans une traduction de Christine Barbaste. L’illustration de couverture, très réussie, a été créée par Nathan Burton et Alistair Marca.


       Le livre proprement dit

       Dans un avenir très lointain, un « homme écrivain » montre son manuscrit à une amie pour recueillir son avis. Son livre évoque l’époque où les femmes auraient pris conscience de leur « pouvoir », grâce à un organe capable de produire de l’électricité (power en anglais = énergie, électricité/puissance, pouvoir). Ce « pouvoir » leur a permis de se faire entendre, de se faire respecter et de gravir les plus hauts échelons de la vie publique dans une société qui (mais les preuves ne sont pas concluantes tellement ce sujet semble absurde) aurait pu être patriarcale.

     

       Le fond et la forme

       Pour moi, ça a été une lecture en trois temps. Le début du roman est très prometteur. Au milieu, la narration semble s’éparpiller dans tous les sens, j’ai trouvé ça beaucoup moins palpitant. Je me suis même demandé si j’allais terminer le livre tellement j’ai eu l’impression de perdre mon temps avec une narration qui part en eau de boudin. Mais à la fin du roman, Naomi Alderman récupère avec maestria ses lecteurs et ses lectrices.
       Le milieu du roman, c’est un peu comme si l’écrivaine s’était interdit de faire trop de propagande, comme si elle avait essayé à tout prix de mesurer ses propos, de se brider. D’ailleurs, elle le dit elle-même (ou plutôt, elle fait dire à son personnage) p.386 « l'objet d'un ouvrage d'histoire ou de fiction n'est pas de faire progresser une cause ». Mais le mal est fait, en quelque sorte : elle est déjà bien trop engagée pour prétendre nous faire croire le contraire. Les femmes découvrent qu’elles ont un pouvoir et certaines en abusent pour commettre toutes sortes d’exactions, d’agressions physiques et sexuelles, majoritairement sur les hommes et les enfants. Certaines vont aussi jusqu’au commerce de drogues ou aux renversements politiques… La liste est sans fin.
       C’est une œuvre de fiction, c’est exagéré, pourrait-on penser pour se rassurer. Malheureusement, Naomi Alderman semble très au courant des chiffres qui, du Royaume-Uni à la France, restent tout à fait comparables. Par exemple, en France, la population carcérale est constituée à 96% d’individus de sexe masculin (chiffre de 2020). Sur la route, alors que les femmes sont réputées être de piètres conductrices, 82,5 % des accidents mortels sont provoqués par des hommes. 92 % des personnes alcoolisées impliquées dans un accident mortel sont des hommes. 91 % des gens contrôlés positifs aux stupéfiants dans les accidents mortels sont également des hommes1 et presque 70% des personnes qui perdent des points à leur permis sont des personnes du sexe dit fort. Dans un autre domaine, on considère qu’il y a plus de 100.000 viols d’hommes sur des femmes, chaque année, en France, un toutes les trois minutes ! Et au moins une femme tuée par son conjoint ou son ex-compagnon tous les trois jours. En fait, selon les chiffres de 2019 de la Gendarmerie, 80% des crimes conjugaux sont dus à des hommes. Il en reste donc 20% qu’on peut attribuer à des femmes2. Mais combien d’entre elles l’ont fait pour se défendre ? Pour empêcher qu’un ou une de leurs enfants soit violé·e à son tour ? Ou prostitué·e pour le compte du mari ou du père ? Et d’ailleurs, on note aussi qu’il y a au moins une personne sur dix qui a été victime d’inceste en France (deux enfants par classe en moyenne !), incestes perpétrés dans 96% des cas par des hommes.


       Mais revenons au livre de Naomi Alderman. Elle ne prend pas le contrepied de ces statistiques pour les appliquer aux femmes. En revanche, elle nous décrit un certain nombre de faits qui nous semblent révoltants, écœurants. C’est là que le lecteur, la lectrice se questionne : pourquoi ces crimes, ces agressions, me semblent si violentes quand c’est une femme qui les perpètre contre un homme4 ? Il suffit pourtant d’ouvrir les quotidiens aux pages « Faits divers » pour voir, sans le moindre émoi, des dizaines de ces actes commis, chaque jour, par des hommes contre des femmes ! C’est tellement banal que personne ne s’en offusque, pas même la police ou les cours de justice. Et d’ailleurs on a pris l’habitude de rejeter la faute sur les victimes (elle portait une jupe, elle a souri, elle portait un pantalon, elle n’a pas déposé de plainte, elle n’avait qu’à s’enfuir, etc.). C’est même tellement banal, en France, qu’une partie de nos impôts sert à financer les films d’un pédocriminel recherché par toutes les polices du monde, mais auquel la France a octroyé l’asile. C’est tellement courant qu’un (présumé) violeur multirécidiviste se présente à la présidentielle, qu’un ancien porte-parole du gouvernement, par ailleurs député, candidat à la mairie de Paris, envoie sans vergogne des vidéos de son anatomie intime, que le ministre de l'Intérieur, toujours en exercice, a été visé par une enquête pour viol sur fond d'abus de pouvoir… Je crois que si on lisait tout cela dans une fiction, on trouverait ça exagéré, outrancier, l’auteur·rice n’aurait aucune crédibilité. Sauf que là, on ne parle pas de fiction, on parle de la réalité.
       C’est parce que nous sommes gaulois, nous sommes fiers de cet héritage un peu « paillard ». Encore un prétexte bidon pour excuser les exactions des hommes contre les femmes et les enfants. Et si on suit ce raisonnement, à en croire Naomi Alderman, les Britanniques doivent être aussi gaulois que nous, étant donné qu’ils se comportent exactement de la même façon que les Français. 


       Mais pourquoi les hommes font-ils cela ? La question est posée deux fois dans le livre, à propos des femmes, bien entendu. Pourquoi font-elles cela ? Et la réponse est glaçante de simplicité « Parce qu’elles le peuvent ». Ces personnes, que ce soit des hommes dans la réalité, des femmes dans la fiction, se comportent ainsi, parce qu’ils ou elles le peuvent. Et pourquoi le peuvent-ils ou elles ? Dans le livre, les femmes sont dotées d’un organe permettant de générer de l’électricité, et donc de blesser ou de tuer, sans aucun effort. Donc bien sûr, tout le monde est à leur botte. Il ne s’agit pas de s’insurger contre les abus de pouvoir, puisque vous risquez votre vie. Et dans la vie ? Les hommes aussi sont dotés d’un organe dont ils sont souvent très fiers, mais cela ne suffit pas pour tout expliquer. Les hommes ont du pouvoir, ils l’ont toujours eu, comme dans le livre, ils se le passent les uns aux autres, en excluant toujours les femmes, bien entendu (combien de femmes parmi nos ministres ? Dans les conseils d’administration des grandes entreprises ou instances européennes ou mondiales ?). Ils et elles s’en servent pour voler, violer, trafiquer, soumettre, agresser. Depuis leur enfance, on leur répète sans cesse qu’ils et elles sont des gens de valeur, de pouvoir, on les aide à développer leurs compétences au détriment de l’autre sexe. Le roman de Naomi Alderman nous propose cependant une piste de réflexion fort intéressante : si on éduquait les filles exactement comme les garçons, qui aurait le pouvoir ? Est-ce qu’on n’arriverait pas à une sorte d’équilibre plutôt bienfaisant pour l’ensemble de la population, une société où plus personne ou plus grand monde n’essaierait de prendre le dessus sur l’autre, d’affirmer par tous les moyens son « pouvoir » ? 

       Malgré tout, Le Pouvoir ne sera pas mon livre préféré de cette année. J’ai eu l’impression de lire de la mauvaise littérature pour ado : rien n’est creusé, il y a des effets d’annonce, tout reste très superficiel. Les personnages et la narration manquent d'étoffe, ça part un peu dans tous les sens pour, en fin de compte,  retomber comme un soufflé. Mais s’il est bien un roman dans lequel il faut savoir séparer la forme du fond, c’est celui-ci. Car Le Pouvoir offre plusieurs niveaux de lecture et aborde des sujets cruciaux de notre époque. Sans être partisan, sans jamais faire de propagande pour un camp ou pour l’autre (pour celles et surtout ceux qui pensent toujours tout en termes de camps, partis, factions, équipes adverses, amis ou ennemis etc.), ce livre nous fait nous poser des questions essentielles sur le fonctionnement de nos sociétés et sur les stéréotypes de genre. Il nous interroge surtout, et c'est en ça qu’il est profondément contestataire, sur qui a le pouvoir, tous les pouvoirs, pourquoi, comment, pour quoi, par qui ?


       Le puissant carcan de la langue


       À la lecture du livre, on tique parfois sur des expressions telles que « elle est un soldat », « elle est un dieu », « elle est un héros ». Mais les mots « soldate », « déesse », « héroïne » existent, pourquoi les écrire au masculin ?
       Cela a dû être une vraie gageure, pour Christine Barbaste, de traduire ce bouquin. L’Académie française a expurgé des centaines de mots féminins du vocabulaire français, a même transformé la grammaire pour en exclure les femmes, il y a plusieurs siècles de cela. À l’époque, certains grands écrivains s’en sont offusqués, on tuait la langue, elle perdait en précision, les phrases ne voulaient plus rien dire ! Ils n’avaient pas tout à fait tort, les pauvres, mais c’est la tendance castratrice qui a perduré, en tout cas en littérature, car la langue courante s'accommode fort bien, depuis toujours, de mettre les mots qui le nécessitent au féminin (« la prof », « la maire », « la ministre » etc.) Le français littéraire se plie cependant très mal au féminin, il rechigne, car au fond, qui a le pouvoir de s’exprimer ? Lorsque vous ouvrez le journal, que vous allumez une chaîne de télé, que vous écoutez une émission de radio, qui entendez-vous s’exprimer ? (selon le CSA3, les femmes n’ont que 35% de temps de parole à la radio et à la télé). Combien d’auteurs avez-vous étudiés en classe, et combien d’autrices ? Moi, aucune, et j’ai un bac littéraire. Combien de films de femmes avez-vous vus et d’ailleurs combien ont déjà reçu une grande récompense ? Et ces autrices de BD, qu’on ne prend même pas la peine d’inviter aux festivals dédiés !


       Ce sont les hommes qui se sont emparés de la langue (et de très nombreux autres domaines), qui en ont exclu les femmes et il faut bien reconnaître que maintenant, on est un peu perdu. On est à une période charnière où les femmes demandent de façon tout à fait légitime à récupérer le nom de leur métier, par exemple, ou à ce qu’on parle d’elles au féminin. 
       « Elle est un soldat », elle est un dieu », « elle est un héros »... comment fallait-il traduire ces expressions ? Les laisser au masculin, les mettre dans ce féminin qui n’est que très peu attesté dans les écrits ? Ça aurait été prendre parti, peut-être contre l’avis de l’autrice, ça aurait même pu nuire au livre, entraîner un rejet total. Du coup, je peux comprendre ce choix du masculin, même si ça m’a souvent beaucoup fait grincer des dents. En fait, la langue du livre ne fait que refléter la langue que l’on nous impose à tous, et surtout à toutes : un système détaché de la réalité, totalement exclusif. Dans ce roman, l’éditeur et la traductrice ont choisi de préserver ces privilèges masculins sur la langue, quitte à rendre certaines phrases difficilement compréhensibles voire carrément ridicules. Est-ce si surprenant ? En tout cas, pour les éditions Calmann-Lévy, le parti pris est clair. La maison d’édition nous cite à tout va, sur la couverture et également la quatrième de couverture, le nom de Margaret Atwood, comme pour se donner une légitimité, une crédibilité. Mais dans le même temps, Calmann-Lévy nous parle deux fois d’auteurs en parlant de femmes sur sa quatrième de couverture ! Et d’ailleurs, quand ces femmes ne sont pas « auteurs », elles sont « librairie ». Dit-on d’une caissière qu’elle est « supermarché » ? D’une infirmière qu’elle est hôpital ? D’un ouvrier qu’il est chantier ? En gros, sur quatre noms de métier exercés par des femmes, Calmann-Lévy n’a pas réussi une seule fois à les qualifier de manière appropriée. Cela nous dit quelque chose de pas très sympathique sur cet éditeur, et nous révèle la façon dont il considère les femmes.

 

Le Pouvoir, Naomi Alderman, quatrième de couverture Calmann-Lévy


       Si les éditions Calmann-Lévy étaient les seules, ça pourrait passer. Sauf que ce rejet, ce mépris sont partout. Sur la fiche Wikipédia en anglais de Naomi Alderman, on nous parle quand même sur deux lignes entières de son père, son métier, ses prises de position etc. Rien sur Naomi Alderman sur la fiche de son père, vous vous en doutez, ou plutôt si : dans la liste de toutes les récompenses reçues par ce brave homme, apparaît le prix reçu par sa fille pour son roman « La Désobéissance ». Un peu comme si ce prix lui revenait de droit, à lui ! C’est d’ailleurs une magnifique illustration du propos qu’on trouve dans Le Pouvoir : une partie de la population s’accapare, vole, tout le travail et tout le mérite de l’autre partie, sans jamais aucune reconnaissance. Je ne prétends bien sûr pas que le père de l’écrivaine se soit emparé du travail et des récompenses de sa fille. Mais je suis un peu moins sûre des intentions de la personne qui a rédigé la fiche sur Wikipédia. Exactement ce que Naomi Alderman voulait démontrer !


       Court extrait
       

       « Par conséquent, la loi stipule désormais que chaque homme, dans le pays, doit faire figurer le nom de sa gardienne sur son passeport et tout autre document officiel. Lors de chacun de ses déplacements, il doit être en mesure de présenter un sauf-conduit visé par sa gardienne.
       « Tout homme n’ayant ni sœur, ni mère, ni épouse, ni fille, ni autre parente pour se porter garante doit se signaler au commissariat de police, où il se verra assigner un travail dans un environnement strictement masculin. Tout homme qui contrevient à la loi encourt la peine capitale. Ces dispositions s’appliquent également aux journalistes et autres ressortissants étrangers en poste dans le pays. »
       La dizaine de journalistes étrangers présents dans la salle, qui couvrent la région depuis l’époque où elle n’était encore qu’une sinistre plaque tournante du trafic humain, échangent des regards. Leurs consœurs s’efforcent de prendre l’air horrifié mais en même temps amical et réconfortant. Ne vous inquiétez pas, semblent-elles dire. Ça ne pourra pas durer bien longtemps, et le temps que ça durera, nous vous aiderons. Plusieurs hommes croisent les bras dans un geste de protection.
       « Aucun homme n’est autorisé à sortir de l’argent ni aucun autre bien du pays. »
       La ministre enchaîne avec une litanie de nouvelles dispositions :
       « Les hommes ne sont plus autorisés à conduire.
       « Les hommes ne sont plus autorisés à posséder leur propre entreprise. Les journalistes et photographes étrangers doivent être employés par une femme.
       « Les hommes ne sont plus autorisés à se réunir à plus de trois, même à la maison, sans la supervision d’une femme.
       « Les hommes n’ont plus le droit de voter – toutes ces années au cours desquelles ils ont imposé leur violence et leurs humiliations ont démontré qu’ils sont inaptes à décider et à gouverner. »

Naomi Alderman, photo © David Levene pour The Guardian

       

     La notice de l’autrice


       Naomi Alderman est une écrivaine britannique. Elle est née à Londres en 1974. Elle fait ses études à l'université d'Oxford où elle suit des cursus en philosophie, politique et économie. Elle travaille ensuite dans une maison d'édition et pour un cabinet d'avocats, avant de suivre des cours de création littéraire.
Son premier roman, « La Désobéissance », paraît en 2007. Il est suivi par quatre autres romans qui sont très bien accueillis par le public et par la critique.
       Depuis 2012, Naomi Alderman est professeure à l'université de Bath Spa et tient une chronique mensuelle dans le célèbre quotidien anglais, The Guardian. Elle présente également une émission sur l'histoire des sciences sur BBC Radio 4. À noter que l'écrivaine est aussi conceptrice de jeux vidéo.
       Bonne nouvelle : les droits du roman Le Pouvoir ont été achetés par une célèbre société de production britannique, en vue de son adaptation en série sur plusieurs saisons. Souhaitons à l'autrice le long succès télévisuel qu’elle mérite, alors qu'elle a déjà conquis des centaines de milliers de lecteurs et lectrices à travers le monde entier.

       Bonne lecture !

 

 

Notes :
• 1 - Voir le rapport du Sénat : https://www.securite-routiere.gouv.fr/actualites/la-problematique-de-laccidentologie-sous-langle-hommes-femmes-analysee-au-senat

• 2 - Source : https://www.francebleu.fr/infos/societe/carte-les-chiffres-des-violences-conjugales-en-france-1567501523

• 3 - Source : https://www.csa.fr/Informer/Collections-du-CSA/Observatoire-de-la-diversite/La-representation-des-femmes-a-la-television-et-a-la-radio-Rapport-sur-l-exercice-2020

• 4 - À ce sujet, lisez les « 36 Questions pour prouver que la misandrie systémique n'existe nulle part dans le monde » sur le blog Irrédentiste de Sporanda. C'est édifiant, et très révélateur. Ici ► https://sporenda.wordpress.com/2021/08/31/36-questions-pour-prouver-que-la-misandrie-systemique-nexiste-nulle-part-dans-le-monde/

 

Publié dans Science-fiction

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