La Monture, de Carol Emshwiller

Publié le par tauceti

 


       La Monture (The Mount en anglais) est un roman de 215 pages écrit par Carol Emshwiller. Il est paru pour la première fois aux États-Unis en 2002, avant d’être publié en France en 2021, chez Argyll. La traduction en français a été assurée par Patrick Dechesne, et la couverture illustrée par Xavier Collette.

     Erreurs de jeunesse


       Argyll est une jeune maison d’édition créée fin 2020 par quatre hommes. Son site parle beaucoup d’éthique, et on y sent une forte volonté d’être inclusif. Pour l’inclusif, on note cependant que les trois quarts des mots inscrits sur le site sont erronés (novembre 2021). Si on lit bien, on trouve en effet les binômes auteur/autice ou éditeur/éditice [sic] : il manque systématiquement une lettre ! Les femmes sont aussi parfois carrément oubliées : Argyll nous parle beaucoup des « acteurs du livre », mais jamais des « actrices du livre » ni même, en suivant leur logique, des « actices du livre ».
       Pour l’éthique, elle va surtout aux auteurs, et aux « autices ». Parce que les lecteurs et les lectrices ne peuvent y prétendre. Ainsi, le roman La Monture manque cruellement de correction. En fait, il n’a même pas été passé au correcteur orthographique, alors que le traitement de texte le plus basique serait devenu tout rouge à propos du mot « bienv », par exemple (p. 173, « Tu vas bienv? ») ou de « gen.v » p. 189 (« comme s’il ne supportait plus les gens.v »). Alors que je n’étais même pas en mode « traque », j’ai compté une petite trentaine de fautes, qui auraient facilement pu être rectifiées avant publication. Pour rappel, les traducteurs et traductrices sont là pour transposer un texte d’une langue à une autre. Ils et elles doivent en rendre toutes les subtilités, éviter les contresens, fuir les faux-amis, retranscrire au mieux le style, etc. Bien sûr, ce sont des spécialistes de l’écriture, et ils et elles savent bien mieux écrire que la plupart d’entre nous. Mais personne n’est à l’abri d’un doigt qui ripe sur le clavier, d’un mot oublié, d’un mauvais accord, et il vaut toujours mieux faire relire son texte à une personne extérieure, pour en éliminer toutes les petites imperfections. Argyll a cependant choisi de faire l’économie d’un correcteur ou d’une correctrice. Dommage. C’est comme de vendre une superbe voiture dans un salon de l'automobile. Elle est magnifique, elle brille de mille feux. Mais quand vous approchez, vous vous rendez compte que le bas de caisse est souillé de boue, et qu’il reste des miettes de sandwich sur les sièges avant. C’est vraiment regrettable de grappiller ainsi sur les frais de correction. Pas du tout professionnel. Cela donne aussi l’image d’un éditeur qui affiche ouvertement le plus grand mépris pour ses lecteurs et ses lectrices, qui les prend pour des demeuré·es incapables de se rendre compte qu’on leur sert un texte brut, sans correction.


       Autre chose, Argyll se fait prendre en flagrant délit de purple washing, ce qu’on appelle aussi féminisme washing. Sur la quatrième de couverture, on trouve deux fois le mot « féministe » alors que La Monture n’a strictement rien à voir avec ce concept. L’éditeur cherche probablement à se valoriser ou à conquérir un public sous de fausses allégations. Raté, car il se met alors à dos tou·tes les féministes, pour leur avoir menti sur la marchandise, mais il braque aussi les anti-féministes, puisqu’elles (eh oui) et ils ne sauraient lire un livre supposé prôner une idéologie qu’elles et ils exècrent.
       Ce n’est pas en écrivant à tout va « féministe » sur une quatrième de couverture qu’on l’est (ou y aurait-il confusion entre « féminin » et « féministe », comme on le voit régulièrement ?) Surtout quand le livre n’a aucun rapport, et que l’éditeur en parle parfois en citant « Ohms en série », un récit qu’on aime bien lorsqu’on est ado, mais qui, à la relecture, une fois adulte, est un monument, non pas de littérature, mais de misogynie ! 


       La phrase signée par Ursula Le Guin, et mise en exergue tout en haut de la couverture, parle effectivement de Carol Emshwiller et de féminisme. Mais la célèbre autrice l’a écrite à propos du roman « Ledoyt », un western dans lequel on voit une adolescente enceinte aller s’installer dans le Grand Ouest pour fonder une ferme loin de tous les hommes. Rien à voir avec La Monture donc, où Carol Emshwiller nous parle d’un jeune garçon qui part à la recherche de ses parents, et notamment de son père…

       Le livre ne passe même pas le test de Bechdel ! Pour expliquer à Argyll, le test de Bechdel ne sert pas à mesurer le féminisme (!), il sert juste à mesurer la représentation de personnages féminins dans une œuvre de fiction. Et difficile de parler d’une œuvre féministe si elle ne comporte aucun personnage féminin de premier plan. 


       Le test de Bechdel est redoutable de simplicité, et d’efficacité. Pour le réussir, il faut que trois conditions soient réunies : il faut au moins deux femmes nommées (nom + prénom). Ce n’est pas le cas dans le roman de Carol Emshwiller, mais on peut à la rigueur se dispenser de ce point précis dans la mesure où les personnages, féminins ou masculins, ne portent que des prénoms, et leur nom de monture. Deuxième point du test de Bechdel : ces deux femmes doivent parler ensemble. Cela n’arrive jamais dans le roman, pas une seule fois. L’autrice nous parle d’une femme disparue, d’une femme qui est sortie de la circulation, d’une femme dans une réserve, et d’une autre dans une prison. Elles ne se connaissent pas, si ce n’est éventuellement de nom, et ne se croisent jamais. Troisième point du test de Bechdel : ces femmes doivent discuter entre elles de quelque chose qui n’a rien à voir avec un homme. Comme les femmes ne se rencontrent pas et ne se parlent jamais dans le roman, elles ne peuvent pas discuter ensemble, que ce soit d’hommes, de femmes ou d’un quelconque autre sujet.
       Zéro pointé pour La Monture au test de Bechdel donc. À partir de là, il devient difficile de parler d’une œuvre « féministe » comme l’avance l’éditeur. Surtout que les femmes, dans ce roman, sont cantonnées à leur rôle de mères et à des tâches ménagères. Elles font à manger (p. 29 « sa cuisine n’est pas aussi bonne que celle de Sunrise. Je le savais rien qu’en la regardant »), elles servent (p. 87 « Jane distribue de la nourriture », p. 48 « Jane pose ou prend une assiette »), préparent le petit-déjeuner pour tout le monde p. 136 « Sunrise nous apporte le petit-déjeuner au lit ». Elles desservent la table, elles tricotent des pulls affreux en laine grossière (« j’ai une sorte de gilet que cette Tennessee, Jane, a tricoté pour moi » p. 61, p. 131 « Jane tricote décidément beaucoup de gilets »), elles surveillent la croissance des enfants (p. 134 « j’espère que je grandis aussi. Sunrise le saurait. Elle tient le compte »). Les femmes réparent les habits ou les chaussures (p. 46, à propos de sandales qu’un homme a abîmées, « Mais je suppose que son amante Tennessee lui en fabriquera d’autres) ». Elles soignent p. 108, après une violente rixe « elle nous fait asseoir, nous donne à boire et nous lave le visage ». Elles n’ont aucun rôle de premier plan, sans compter qu’elles sont quasi toujours décrites comme moches, imparfaites, moins puissantes que les hommes, etc. On leur interdit d’ailleurs d’avoir un quelconque rôle politique, p. 117 « ils ne veulent pas qu’une Sue, et encore moins une Tennessee, les dirige ».


       Pour ce qui est des tâches domestiques, on sent que l’autrice n’a pas creusé la question. Ce n'est tout simplement pas son propos dans ce roman. Cela semble aller de soi qu’une femme fasse la cuisine ou tricote, c’est « dans l’ordre naturel des choses ». Carol Emshwiller est née en 1921 (il y a un siècle !) J’ignore à quelle date elle a écrit son roman, mais il est paru pour la première fois aux États-Unis en 2002, alors qu’elle avait plus de 80 ans. J’imagine qu’à cet âge, et avec tous les bouleversements qu’elle avait déjà vécus dans sa vie, la répartition des tâches n’étaient pas parmi ses priorités, comme ça peut l’être à l’heure actuelle dans les couples dits « modernes ».
       Il y a encore une chose qui dérange, lorsqu’on met en avant des idées prétendument féministes. Pour nous présenter l’autrice, Carol Emshwiller, l’éditeur nous parle... de ses parents. Quoi ? Cette femme qui a vécu presque un siècle, qui a fréquenté les milieux artistiques les plus en vue de son époque, qui a écrit des romans et nombre de nouvelles, qui a reçu des prix prestigieux, doit encore être définie par rapport à ses parents ? Encore une preuve que l’éditeur n’a pas bien réfléchi à la place qu’il donnait aux femmes dans son projet. Et d’ailleurs, les métiers des parents de Carol Emshwiller sont aussi assez révélateurs : son père enseigne la linguistique, métier respectable s’il en est, tandis que sa mère a « un sens de l’humour acéré ». Drôle d’occupation (les femmes ne sont jamais sérieuses, en voilà encore une preuve) ! Pourquoi infantiliser de la sorte Carol Emshwiller ? N’y avait-il donc vraiment aucun autre moyen de la présenter ?


       Dernier point : le credo d’Argyll, répété à tout va, est le côté éthique de l’édition, qui implique les écrivain·es et les traducteur·rices dans tous les projets. À mon avis, la maison d’édition devrait aussi inclure un peu plus les femmes. Le catalogue 2021 d’Argyll propose en effet six auteurs, et une seule autrice. Même si une réédition de « Un Étranger en Olondre » de Sofia Samatar est annoncée à côté des romans de trois autres hommes, cela ne nous donnera toujours que deux femmes pour neuf auteurs. C’est très peu, et c’est largement inférieur à ce qu’on trouve partout ailleurs. Alors que les catalogues des éditeur·ices proposent environ 50% d’œuvres rédigées par des hommes et 40% d'œuvres écrites par des femmes, la proportion d’hommes passent à 80% chez Argyll, pour 20% de femmes ! 

       Mais assez de récriminations ! Argyll est une toute jeune entreprise, laissons-la apprendre de ses erreurs, et donnons-lui un peu de temps pour se faire une place dans le monde implacable de l’édition. D’ailleurs, il est toujours difficile de faire ses premiers pas sans trébucher, tous les Hoots vous le diront.

     Mais alors, ce roman vaut le coup ou pas du tout ?


       Ce qui nuit à ce livre, c’est l’absence de correction et les propos complètement à côté de la plaque de l’éditeur. C’est dommage car La Monture est vraiment un super roman. On y suit l’histoire du jeune Charley. Bien que son nez soit un peu grand, ses jambes sont parfaites, et c’est tant mieux car Charley est une monture de race Seattle. Il est destiné à un brillant avenir, dans le sens où il sert Petit-Maître, lui-même promis à occuper les plus hautes fonctions dans la société. Petit-Maître est un extra-terrestre de race Hoot qui, comme ses congénères, a envahi la terre. Les Hoots sont intelligents, leurs sens sont beaucoup plus acérés que les nôtres, mais leurs jambes leur font défaut. Elles sont « comme de la ficelle », elles ne les soutiennent pas. Les Hoots sont quasi incapables de marcher par leurs propres moyens. C’est pour pouvoir se déplacer qu'ils ont asservi l’humanité, ils ont fait des gens leurs montures. Les humain·es leur servent de jambes.


       Le roman est très prenant, vous avez vraiment hâte de connaître le développement de l’histoire. Le texte est fluide et entraînant. Le personnage principal est un préadolescent humain élevé par les Hoots. Il est pétri de leurs préceptes, qui vont souvent à l’encontre de ceux de sa propre espèce.
       La narration est parfois drôle, on se surprend à sourire, elle semble toujours légère, le roman a la fougue d’un jeune cheval caracolant en toute liberté. Mais les thèmes qu’il aborde sont des plus sérieux, voire des plus graves. Bien sûr, les relations maître·esse/esclave, humain·e/animal ou animal domestique sont les plus flagrantes. Le roman interroge aussi sur le validisme : faut-il un corps parfait pour plaire, pour être simplement reconnu, choisi ? Je ne suis pas assez avancée sur ce sujet, mais je trouverais intéressant de lire les avis des personnes directement concernées. La difformité est-elle un défaut intrinsèque ou n’existe-t-elle que dans le regard d'autrui ? Mais ce qui a le plus résonné en moi, ce sont ces histoires d'éducation à l'asservissement, les mécanismes d’emprise et d’endoctrinement qu’on voit se mettre en place, ainsi que les méthodes employées pour y parvenir (laisser une apparente liberté, mais éreinter sa monture pour qu'elle n'ait plus la force de rien faire durant son temps libre, répéter, sans cesse, les mêmes phrases, pour en faire des vérités indiscutables etc.) C’est terrifiant.


       On voit aussi apparaître le thème de la responsabilité que l’on a les un·es envers les autres. Dès que naît une interaction naît la responsabilité qui l’accompagne et, bien entendu, plus l'interaction est longue, plus les épreuves sont partagées, plus les responsabilités augmentent, dans un sens comme dans l'autre. Cela va de pair avec l’évolution des personnages qui se fréquentent pendant longtemps. Au bout d’un moment, on peut sérieusement s’interroger : qui est le·la maître·esse, qui est l’esclave ?
       De nombreuses questions donc, dans un livre très court : le roman, sous ses aspects de légèreté, est un texte foisonnant, très profond, que je vous recommande vivement. À vrai dire, s’il n’avait pas présenté les petits défauts mentionnés un peu plus haut, ça aurait été pour moi un véritable coup de cœur. C’est de la bonne littérature, une belle écriture, soignée, et pleine d’allégresse, où la forme sert le fond à la perfection. Ne vous privez pas de cette lecture, vous en sortirez grandi·e, et cela fera de vous une personne meilleure.


     Court extrait


        Je te dirai encore quel bon et stable coursier tu es – à l'œil noble et au noble front. Un regard de circonstance, quelles que soient les circonstances. Je te le dirai à voix haute.
        « Je t’ai dit que tu pouvais cueillir des baies, et si tu as envie de t’allonger, tu peux, tant que tu ne froisses pas ton surfaix. »
        Maintenant, un vent chaud. « Repose-toi, mon solide soutien, et laisse ta sueur sécher. »
 Ça, je le dis à voix haute. « Repose-toi. Tu peux cueillir des fleurs ou des plumes si tu en as envie. » Je connais les plaisirs simples de votre espèce.
        « Es-tu plus heureux ici parmi les arbres, mon fidèle destrier ? Si c’est le cas, nous reviendrons de temps en temps. Tu peux hocher la tête. »
       Mais ta seule réponse est de montrer ton noble profil en m’écoutant attentivement. (J’aurais préféré que ton nez ne soit pas aussi long. Peut-être peut-il être réparé. Mais je ne t’ai pas choisi pour ton visage.) Tu n’as même pas cueilli ne serait-ce qu’une baie. Peut-être avons-nous tort de vous apprendre le silence, bien que j’aie entendu dire que si nous ne le faisions pas, vous ne faites que bavarder et crier.

 

Carol Emshwiller en 1998. Une photo de Ellen Levy Finch
     La notice de l’autrice

       Carol Emshwiller est une écrivaine américaine. Elle est née en 1921 dans le Michigan, et est décédée en Caroline du Nord en 2019, à l'âge de 97 ans.
       La première partie de sa vie se partage entre la France et les États-Unis. Par la suite, Carol Emshwiller étudie l'art. En 1949, elle décroche la prestigieuse bourse Fulbright Fellow, récompensant les élèves les plus méritant·es, et part suivre ses études à l'École des Beaux-Arts de Paris.
       Sa carrière littéraire débute dès 1954 où ses nouvelles commencent à être publiées dans un nombre important de magazines et d'anthologies de science-fiction. Elle fréquente assidûment les milieux artistiques les plus en vue, c’est une figure importante de tous les cercles d’avant-garde de son époque. Elle a écrit quelques essais, six romans et pas loin de 150 nouvelles. C’est surtout dans la science-fiction et la fantasy qu’elle s’illustre, et qu’elle excelle. Son œuvre a d’ailleurs été récompensée par plusieurs prix de renommée internationale.
       Nombre de ses nouvelles ont été traduites. À ce jour, cependant, seul le roman La Monture a été transposé en français. Espérons que les autres suivront à leur tour, pour permettre au plus grand nombre de découvrir Carol Emshwiller, et d’apprécier cette écrivaine unique en son genre.

       Bonne lecture !

Publié dans Science-fiction

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