Aux Marges de la vision, de Linda Nagata

Publié le par tauceti

 

       Aux Marges de la vision (Limit of Vision en anglais) est un roman de 400 pages de Linda Nagata. Il est paru en France pour la première fois en 2008, chez Bragelonne. La traduction a été réalisée par Élisabeth Vonarburg et l’illustration de couverture par Stephen Youll.

       À vrai dire, j’ai pas mal attendu avant de publier cette chronique, le temps que Bragelonne apure sa situation avec son directeur, plusieurs fois accusé de harcèlement sexuel, de comportements déplacés, etc. Il a quand même fallu plusieurs mois à la maison d’édition, ainsi qu'un rappel à ses obligations légales et des dizaines de témoignages, avant de remercier cette personne. Ce genre de comportement n’est pas tolérable, et ce n’est certainement pas moi qui en ferais la promotion en partageant mon avis sur des livres autour desquels il y a, de près ou de loin, suspicion d’actes répréhensibles ou de faits avérés, notamment à l’encontre des femmes, des enfants ou d’une quelconque minorité sociale et/ou ethnique. Le directeur de cette maison d’édition a fini par démissionner de son poste, en juillet 2021, et je peux enfin parler de ce livre de façon sereine.

       L’histoire (aucun spoil)


       Des nanoparticules, conservées dans l’espace pour éviter qu'elles n’envahissent la terre, menacent de retomber sur notre planète. Dans le même temps, des expériences de laboratoire tournent mal, et une journaliste sans le sou part à la recherche du sujet qui lui permettra peut-être de boucler sa fin de mois sans avoir à revendre tout son matériel. C’est alors qu’elle rencontre ceux qu’on a coutume d’appeler les Roi Nuoc, véritables enfants ou esprits fantômes des marais, comme le prétend la légende ?

       Mon avis


       Le roman nous entraîne dans une incroyable et longue aventure sur plusieurs continents, mais surtout en Asie, et notamment au Vietnam.
       Bien écrit, facile à lire, le roman est souvent présenté comme appartenant à la catégorie "hard SF", bien que ça ne soit pas du tout le cas. De même, en lisant la quatrième de couverture, on apprend que "Une jeune et belle scientifique est morte dans un laboratoire ultra-secret", c’est même écrit en très gros, pour bien ressortir. Mais ce personnage tient un rôle tout à fait insignifiant dans le déroulé de l’histoire, et il y a d’ailleurs presque aucune description d’elle (à part par son ami qui la trouve belle). En lisant cette phrase, on s’attend à suivre une enquête palpitante pour résoudre le mystère, mais il n’y a aucune véritable enquête à ce sujet, ce n’est tout simplement pas le propos du livre.


       Pour dire la vérité, j’ai eu du mal à accrocher, notamment dans la première partie du roman. L’histoire n’est cependant pas dénuée d’intérêt, et je n’ai jamais envisagé une seule seconde abandonner ma lecture. Aux Marges de la vision nous parle d’un sujet brûlant depuis quelques décennies : les nanotechnologies, et même les bio-nanotechnologies, comment elles peuvent interférer ou tout simplement être intégrées aux humain·es, et quelles seraient les conséquences de cette "symbiose". D’autres thèmes sont abordés, par exemple la réalité augmentée ou le sort des enfants abandonnés par toutes les institutions, notamment dans le sud-est asiatique, ou encore la difficulté des journalistes à joindre les deux bouts en fin de mois, ou la puissance des médias et des agences gouvernementales... Un roman assez riche, donc, un thriller où des équipes de scientifiques essaient de maîtriser le développement de nanoparticules intelligentes. Un bon divertissement qui ne manquera pas de vous faire réfléchir.

       À noter que l’ouvrage a été assez bien corrigé, à part l’expression des "flics durs à cuir", p. 125, que j’ai trouvée assez cocasse.

       Court extrait


       En deux mots, il voyait plus et mieux. Son esprit percevait davantage de choses, de façon plus fine : de la sensation de l’air sur sa peau aux indices des émotions sur le visage d’un soldat. Il accordait plus d’attention à tout, et il se rappelait davantage ce qu’il voyait. Sa capacité innée de percevoir des structures avait été améliorée. Son esprit était devenu habile à noter des détails fugitifs qui lui auraient autrefois échappé ; à mettre en relation des observations apparemment sans rapport pour faire ressortir un ordre profond dans le flot des micro-événements où s’enchâssait toute existence. C’était comme si le monde, qui lui avait autrefois paru composé de nombreuses parties discrètes, s’était condensé en un objet unique, aux interactions physiques en flux constant où il était inclus, avec tous les autres, sans frontières bien définies entre eux. À la fois unique, et infiniment nombreux.

 

Linda Nagata, photo par elle-même
       La notice de l’autrice


       Linda Nagata est une autrice américaine née en 1960 à San Diego, aux États-Unis. Elle est diplômée en zoologie. Elle débute sa carrière après ses études universitaires, avec notamment des nouvelles et des romans courts. Elle a également écrit une vingtaine de romans et a reçu plusieurs fois le prix Locus, notamment dans la catégorie "Meilleur premier roman" pour The Bohr Maker, en 1996. Elle a par ailleurs reçu le prix Nebula pour Godesses, en 2000. À noter que c'était la première fois que le Nebula venait récompenser une œuvre parue en ligne.
       Linda Nagata est une spécialiste du genre cyberpunk, et même plus précisément du "Nanopunk", voire du "Bio-nanopunk" qui interroge l'intégration de l'informatique et des nanotechnologies au cerveau humain.
       À l'instar de La Monture de Carol Emshwiller, récemment chroniqué ici, Aux Marges de la vision est le premier roman de Linda Nagata traduit et publié en français. Espérons que de nombreux autres suivront.

       Bonne lecture.


 

Publié dans Science-fiction

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