L’Incivilité des fantômes, de Rivers Solomon

Publié le par tauceti

 

       L’Incivilité des fantômes (An Unkindness of Ghosts, en anglais) est un roman de 500 pages écrit par Rivers Solomon. Il est paru en français en 2019, chez Aux Forges de Vulcain, dans une traduction de Francis Guévremont. L’ouvrage a été réédité, l’année suivante, chez J’ai Lu. L’illustration de la couverture ici présentée a été réalisée par Célia Teboul.

       De quoi ça parle ?


       La Terre n’est désormais plus qu'un vieux souvenir. L’humanité l’a abandonnée, il y a plusieurs siècles, pour partir à la recherche d’une planète plus hospitalière. Le Matilda, vaisseau-monde de taille prodigieuse, a embarqué à son bord une civilisation hyper hiérarchisée, avec les haut-pontient·es, toutes et tous de couleur blanche, et les bas-pontient·es, qui ont la peau plus foncée (on les appelle les Goudrons). Évidemment, les haut-pontient·es se font servir par les bas-pontient·es. Mais Aster, et les gens qui l’entourent et partagent son quotidien, ont de plus en plus de mal à accepter cette situation…

     
       Mon avis

       

       Le début disparate, avec des bouts d’histoires qui ne semblent pas bien corrélées entre elles, m’a un peu troublée. Mais le récit reste suffisamment intrigant pour qu’on ait envie de poursuivre sa lecture. Cette disparité est d’ailleurs sans aucun doute voulue par l’autrice, qui nous parle de plusieurs personnages présentant des troubles autistiques.
       Le Matilda, c’est un peu la loupe grossissante qui nous donne à voir tous les travers de notre société. Non pas quelques difficultés du fait de certains individus acariâtres, mais des problèmes systémiques générés, et voulus, par les hautes instances du Matilda… ou de nos sociétés blanches occidentales en général. Les bas-pontient·es sont en effet confrontés·es chaque jour au classisme, au racisme, à l’esclavagisme, à l’homo/transphobie mais aussi, peu le soulignent, au sexisme à tout va. Les femmes font les travaux les plus sales, les plus dégradants, les plus dangereux aussi, dans les champs ou aux abords d’un réacteur nucléaire... Ce sont les petites mains grâce auxquelles le vaisseau entier fonctionne. Et pourtant, ce sont elles qui sont le moins considérées, les plus exploitées, spoliées, insultées, humiliées, battues, violées… Elles ont besoin de laisser-passer pour circuler, laisser-passer en général rédigés par des hommes, qu’elles doivent présenter à des hommes, les gardes, qui décident de les accepter, ou non, selon leur bon-vouloir, même lorsqu’il s’agit de laisser-passer authentiques.


       Ces thèmes peuvent sembler classiques, mais Rivers Solomon les décline à l’aune du genre, et de la transidentité. C’est la première fois que je vois ces sujets autant développés dans un roman de science-fiction, et j’ai trouvé cela passionnant. On est très loin du male gaze habituel. Le roman ne nous donne pas autre chose à voir, mais il nous donne à voir autrement. Et c’est plus que salutaire !
       Lorsque vous ouvrez ce livre, ne vous attendez pas à une petite lecture plaisante et sympathique. À l’instar de ses consœurs noires américaines, notamment Nnedi Okorafor ou Octavia E. Butler, Rivers Solomon nous donne à lire un texte très dur, où elle dénonce des violences et des injustices aussi patentes que éhontées. De quoi réfléchir au monde qui nous entoure et à comment on a pu en arriver là. Car même si les situations décrites peuvent sembler exagérées, pour le bien de la narration et par le seul fait qu’on jette une lumière crue sur elles, elles sont pourtant le lot quotidien d’un nombre spectaculaire de personnes sur cette planète. Et c’est malheureusement mal parti pour que ça change…


       Court extrait


       Elle descendit, descendit, s'approchant de plus en plus du centre du Matilda, traversa en courant les quartiers du Lagon, du Laurier, du Loir, du Lamentin, du Liseron. Il ne lui restait plus que dix minutes. Elle grimpa sur la rampe de l'escalier et se laissa glisser jusqu'au pont M. Là aussi, les Matildiens s'étaient assemblés : ils se tenaient tous nerveusement devant les doubles portes qui donnaient accès au quartier des Marronniers.
       Les gens semblaient plutôt calmes, même si l'on voyait, çà et là, des regards anxieux ou si l'on entendait des soupirs. Aster connaissait bien l'expression que l'on devinait sur presque tous les visages. C'était la résignation. C'était une expression qu'elle s'était elle-même forcée à apprendre : un refus de réagir, car toute réaction ne pouvait avoir que de néfastes conséquences.
        – Dégage ! dit-elle à un homme mince, à la peau noire et aux cheveux blancs laineux.
       Il eut sans doute l'intention de protester, mais elle ne lui en laissa pas le temps et poursuivit sa course.
       L'écoutille était ouverte pour qu'on puisse voir à l'intérieur. Aster vit Théo.

 

Rivers Solomon, une photo de Wasi Daniju
       
       La notice de l’autrice


       Rivers Solomon est une autrice noire américaine née en 1989 en Californie. Elle se définit elle-même comme personne non-binaire. 
       Rivers Solomon possède un diplôme de l’Université de Stanford en « études comparatives raciales et ethniques » et un autre en écriture créative.
       Sa carrière littéraire est très récente, puisque son premier roman, L’Incivilité des fantômes, paraît aux États-Unis en 2017. Il sera suivi par deux autres romans et quelques nouvelles, tous ces textes étant salués par la critique.
       Rivers Solomon est la voix de tous et toutes les opprimé·es, de ce qu’on a coutume d’appeler les « minorités sociales » : les personnes racisées, les femmes bien sûr, sans oublier, comme on a souvent trop tendance à le faire, les personnes LGBTQIA+. Elle sait cependant intéresser tous les publics, qu’ils soient acquis à sa cause ou non (enfin, si vous êtes un vieil hétéro blanc de droite hyper coincé, je ne suis pas certaine que ses livres vous plaisent vraiment). À ce titre, Rivers Solomon est d’ailleurs consultante, notamment auprès de ses confrères et consœurs écrivaine·es qui désirent aborder ces thèmes délicats (couleur de peau, handicap, transidentité etc.)


       Bien que nouvellement arrivée sur la scène littéraire, Rivers Solomon a immédiatement su trouver sa place. Espérons qu’elle nous régalera encore longtemps de ses romans révoltés, dénonçant toutes les ségrégations, toutes les discriminations, et qui nous donnent à voir la société sous un angle passablement inhabituel et novateur.

       Bonne lecture !
 

Publié dans Science-fiction

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