Les Yeux d’ambre, de Joan D. Vinge

Publié le par tauceti

 

       La chronique précédente ayant rencontré un franc succès, je me réjouis aujourd’hui de vous présenter une nouvelle œuvre de science-fiction féminine : Les Yeux d’ambre, de Joan D. Vinge. Le livre est paru en 1980, dans la collection Le Masque Science-fiction. Il a été traduit par Jean-Pierre Pugi, et la couverture en a été illustrée par Philippe Adamov puis, pour ses rééditions chez J’ai Lu, par Barclay Shaw.

 

 

 

       Je vais avoir beaucoup de mal à rester impartiale dans cette chronique pour deux raisons : je suis fan de la collection Le Masque Science-fiction (je les collectionne, c’est pour dire !) et j’aime beaucoup les textes de Joan D. Vinge.

 

Présentation

       Les éditions Le Masque ont été fondées en 1925 et se sont immédiatement spécialisées dans le roman policier. En 1974, est lancé Le Masque Science-fiction, qui perdurera jusqu’en 1981 et permettra de publier plus d’une centaine d’ouvrages. Les traductions laissent souvent à désirer (probablement faites dans l’urgence), certains ouvrages sont bourrés de fautes d’orthographe et de grammaire (ne jamais négliger le travail des correcteur·rices !), certains livres n’ont même aucun intérêt. Les éditeur·rices, quel que soit leur domaine, rééditent énormément d’anciens titres, des « valeurs sûres », des noms connus qui se vendront forcément. Mais la collection Le Masque Science-fiction présente un avantage immense par rapport à ses concurrents : elle ne publie que des inédits, pour le plus grand plaisir de ses lecteur·rices. Et parmi ces inédits, on trouve parfois de purs chef-d’œuvres, qu’il aurait été dommage de ne pas porter à la connaissance du public.

 

Les remarques qui font tache

       En début d’ouvrage, on peut lire une présentation succincte de l’autrice. Et qu’y apprend-on ? Qu’elle est « jeune et jolie ». On n’évalue pas son œuvre, remarquez bien, on se permet de porter un jugement sur son physique. Est-ce pertinent ? À quoi cela peut-il bien servir ? Est-ce qu’il viendrait à l’idée d’une femme d’écrire, à propos d’un auteur, qu’il est « grand et chauve », « jeune et brun » ou même « de taille normale et beau gosse » ? 

       Cette observation a été écrite en 1980, lors de la publication du livre. Joan D. Vinge avait alors trente-deux ans. Mais que dirait-on, maintenant ? Qu’elle est vieille et moche ? Est-ce ce qui compte, vraiment ? Si elle est vieille et moche, son œuvre en est-elle moins intéressante pour autant ? Est-ce qu’on s’amuse à mesurer la largeur d’épaules d’un homme afin de déterminer si ce qu’il écrit vaut le coup ?

       Remarquez aussi que si l’autrice n’est pas sublime, ce n’est pas très grave, on ne dira rien. En tout cas, rien sur son physique. Mais allez savoir pourquoi, on va aller chercher avec qui elle a des relations, avec qui elle est mariée. Et ça ne loupe pas dans cette mini-présentation de Joan D. Vinge. Le rédacteur ne doit pas être tout à fait convaincu par les qualités plastiques de l’autrice, alors il nous indique le nom de son mari. Comme si ça faisait d’elle une meilleure écrivaine ! Mais si elle n’était pas mariée, ses œuvres seraient-elles bidon, mauvaises, inintéressantes ? Est-ce que, lorsqu’il s’agit d’un auteur, on va chercher avec qui il est marié pour justifier ce qu’il écrit ?

       Le commentaire est d’autant moins pertinent qu’il est marqué dans le temps. Un mariage n’est pas forcément éternel, il arrive que les gens se séparent ou divorcent. Donc à quoi cela nous sert-il de savoir que telle ou telle autrice est mariée, et avec qui ? Cela lui donne-t-il plus de crédibilité ? Et pourquoi ?

       À croire qu’on est incapable d’envisager posément ce qu’une femme fait, pour ce qu’elle fait, sans aller chercher ailleurs toutes sorte de considérations qui n’ont rien à voir avec le sujet.

       Ces remarques ne sont pas spécifiques aux éditions du Masque, ce serait trop beau ! On les retrouve très fréquemment, sur tous les supports, et quel que soit le domaine, dès qu’il s’agit d’une autrice. Ces mots déplacés sont d’autant plus regrettables, ici, qu’ils sont en totale contradiction avec l’œuvre qui suit, toute de finesse et de délicatesse.

 

Le livre proprement dit

       Les Yeux d’ambre est un recueil d’un peu plus de 300 pages. Il comporte cinq nouvelles écrites entre 1974 et 1978. Les textes sont, à mes yeux, de qualité inégale. Mais si les trois du milieu semblent un peu moins intéressants, le premier et le dernier sont tout bonnement extraordinaires, et méritent à eux seuls qu’on lise le livre.

 

       • Les Yeux d’ambre, la nouvelle qui donne son titre au recueil, nous raconte une histoire assez étrange qui se déroule sur Titan. C’est une histoire de vengeance, de superstition et de croyances dans un monde aux coutumes très éloignées des nôtres. Le départ, que l’on croirait tout droit issu d’un ouvrage de fantasy, est quelque peu déroutant. Mais bien sûr, tout s’éclaire peu à peu. Ce récit a été récompensé par le prix Hugo de la meilleure « nouvelle longue » (texte comprenant 7 500 à 17 500 mots) en 1978.

 

Image DasWortgewand sur Pixabay *

 

       • Depuis des Hauteurs impensables, la deuxième nouvelle, m’a semblé très décevante. À vrai dire, j’ignore si elle est vraiment décevante ou si la première nouvelle nous emmène tellement loin qu’on a du mal à reprendre pied. Heureusement, cette histoire est très courte, elle ne fait que vingt pages. Elle nous conte l’histoire d’une femme enfermée dans une sonde spatiale, et comment elle est arrivée là. On pourrait dire que c’est une histoire d’espoir, de révolte et de résignation. Une histoire peut-être novatrice à l’époque, mais qui semble aujourd’hui par trop classique. D’ailleurs, j’ai peut-être raté quelque chose, dans la mesure où ce texte a été nommé aux prix Analog, Locus et Hugo en 1978 et 1979, sans toutefois remporter la première place.

 

       • J’ai abordé Mediaman, la troisième nouvelle, avec quelque méfiance. Mais c’est une très bonne histoire, un peu dure. Une histoire de pouvoir, de mépris, de trahison et de vengeance. Le début semble un peu long, mais l’aventure devient très vite palpitante, voire… oppressante !

 

Lever de soleil sur la Terre, vu par l'équipage de la navette Columbia en 2003 - Image Copyright NASA

 

       • La quatrième nouvelle, L’Aide du colporteur, nous narre les aventures d’un colporteur qui sillonne un pays de montagnes et de plaines. Il est escorté par une bande de malfrats qui, au lieu d’assurer sa protection, comptent bien le détrousser. C’est une histoire de soumission, de domination, de magie et de peur. C’est aussi l’histoire du contrôle d’un peuple par un gouvernement manipulateur. Là encore, l’histoire est abordée d’une façon qui semble assez classique de nos jours, mais c’est une narration non dépourvue de merveilleux.

 

       • Heureusement, la cinquième et dernière nouvelle, Soldat de Plomb, est tout à fait remarquable. Elle nous parle de la différence, de l’amour et l’amitié, du temps qui passe. Le Soldat de plomb, c’est le nom d’un bar, quelque part dans la galaxie, où se retrouvent les astronautes après leurs voyages. Bien sûr, les lecteurs·trices avisé·es auront tout de suite remarqué que le titre ressemble à s’y méprendre à celui d’un conte de Hans Christian Andersen : L'intrépide (Le Petit/Le Stoïque) Soldat de plomb. Joan D. Vinge ne cache d’ailleurs pas s’être inspirée de ce récit pour créer cette magnifique nouvelle.

 

Photo Edi Libedinsky (@supernov) sur Unsplash *

 

Court extrait
(Soldat de plomb)

        « Telle une perle sans défaut, le vaisseau traversa la robe de lumière en lambeaux des Pléiades et tomba dans les eaux nocturnes de la baie. Il émergea pour ballotter doucement au sein d’une chaîne de points brillants qui s’étirait jusqu’au rivage. L’œil vigilant du port cilla une fois et la nef stellaire lui rendit son signal. Pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants, Nouveau Pirée, entassé sur les collines, envoyait dans la baie son tribut de lumière empli de sons, de luminosité, et de promesses irréfléchies. Les filles de l’équipage souriaient, impatientes, alors qu’elles regardaient à travers la coque transparente. L’une d’elles rit nerveusement. »

 

 

La « jeune et jolie » Joan D. Vinge

Photo de Ellen sur Flickr **

 

La notice de l’autrice

       Joan D. Vinge (pour celles·ceux que ça intéresse, on prononce "Vindji") est une autrice américaine née en 1948 à Baltimore, dans le Maryland. Elle est diplômée d'anthropologie.

       À 26 ans, elle publie son premier récit de SF, Le Soldat de plomb, suivis de nombreux autres, dans des magazines et des anthologies de science-fiction. Elle a écrit de nombreuses novélisations (romans tirés de films, et non le contraire) dans des univers aussi différents que ceux de Tarzan, Ladyhawke, Star Wars, Madmax, Willow etc. 

       Elle publie aussi des romans regroupés en cycles. Parmi les plus connus, on peut citer Le Cycle de Tiamat avec, entre autres, La Reine des neiges (Prix Locus et Prix Hugo 1981) et Finismonde ou Le Cycle de Cat (Cat le Psion). Joan D. Vinge écrit aussi de la poésie. Ses œuvres ont souvent été nommées et primées dans les plus grands concours de science-fiction. Joan D Vinge possède une belle écriture, très visuelle, précise, fluide et colorée. Il serait dommage de vous en priver.

 

       Bonne lecture !

Coup de cœur

 

 

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* CC-Zero 

 

 

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